Cet article est différent des autres. Il ne va pas vous parler de démarches, de délais ou de procédures. Il va parler de quelque chose dont personne ne parle, et pourtant que je rencontre régulièrement en cabinet : du sentiment de honte à l'idée de venir passer son test psychotechnique auprès d'un psychologue.
Si vous lisez ces lignes, c'est probablement que vous repoussez votre rendez-vous. Que vous avez du mal à en parler à vos proches. Que vous redoutez le moment où vous allez devoir vous asseoir en face d'un psychologue et raconter ce qui s'est passé.
En tant que psychologue, je veux vous dire ceci : ce sentiment de honte ou de culpabilité que vous ressentez est humain, attendu, et tout à fait normal. L'espace proposé est avant tout bienveillant, à l'abri des jugements.
01D'où vient cette honte ?
La honte qui accompagne le retrait de permis a plusieurs sources, qui souvent se mélangent. Avant de vouloir la combattre, il est utile de comprendre ce qu'elle est en train de raconter.
1. La honte d'avoir failli aux règles
Vous avez grandi avec l'idée qu'un adulte responsable respecte le code de la route. Vous l'avez peut-être enseigné à vos enfants. Et puis un jour, par fatigue, par insouciance, par addiction, par un mauvais calcul, vous avez fait l'inverse. La distance entre l'image que vous aviez de vous et ce qui s'est passé est précisément ce qui crée la honte.
2. La honte du regard des autres
Vos proches savent. Votre conjoint, vos parents, parfois vos enfants. Vos collègues s'en sont rendu compte. Certains ont compris parce que vous avez dû refuser un déplacement professionnel ou parce qu'on vous voit prendre les transports. Cette visibilité publique d'une faute privée est particulièrement difficile.
3. La honte spécifique à l'infraction commise
Toutes les pertes de permis ne se vivent pas pareil. Une accumulation d'excès de vitesse n'a pas le même poids émotionnel qu'une alcoolémie après un accident. Une consommation de stupéfiants peut être doublement honteuse : pour l'infraction, mais aussi pour ce qu'elle révèle d'une consommation que vous n'aviez peut-être jamais nommée comme problématique.
4. La honte de devoir aller voir « un psy »
Pour beaucoup, consulter un psychologue est associé à un échec personnel ou à une faiblesse psychique. Le fait que ce soit obligatoire ajoute une couche : « On m'oblige à aller voir un psy, comme si j'étais un cas ».
5. La honte d'avoir attendu si longtemps
Certains des usagers me disent au moment du test : « J'aurais dû venir il y a 3 mois, mais je n'arrivais pas à appeler ». Le retard pris devient lui-même source de honte.
Tout cela est très humain. Et ce n'est jamais en cabinet, face au psychologue, que ces sentiments sont confirmés. Au contraire.
02Pourquoi le psychologue n'est PAS là pour vous juger
C'est probablement la croyance la plus répandue, et la plus fausse, sur le test psychotechnique. Beaucoup personnes arrivent en attendant un sermon, voire une morale. Or, ce n'est tout simplement pas le rôle du psychologue.
Voici ce qu'est réellement la mission du psychologue, telle que définie par l'arrêté du 18 janvier 2019 et le Code de Déontologie des Psychologues :
Évaluer votre aptitude actuelle à conduire en toute sécurité pour vous, et les autres
C'est tout. Le rôle du psychologue est d'observer, à un instant T, des capacités cognitives mesurables : votre attention, vos réflexes, votre coordination, votre capacité à gérer plusieurs informations en même temps. Que vous ayez perdu votre permis pour 1 km/h de trop ou pour une alcoolémie en récidive, le test est exactement le même.
Vérifier la cohérence entre vos faits et votre récit
Lors de l'entretien, le psychologue ne cherche pas à vous faire avouer ou à vous coincer. Il cherche à comprendre comment vous percevez la situation, ce que vous en avez tiré, comment vous envisagez la reprise de la conduite. Une posture sincère, même imparfaite, est mille fois mieux qu'une posture défensive.
Vous remettre dans le circuit administratif
Le rapport d'évaluation vous est d'abord destiné. Libre à vous de le partager aux médecins puisque vous avez tout à fait le droit de voir un.e autre confrère/consoeur si vous estimez ne pas être en accord avec les conclusions du rapport. Le médecin décidera ensuite de votre aptitude médicale globale. Le rôle du psychologue s'arrête là. Aucune information personnelle n'est transmise au préfet, à votre employeur, à votre conjoint. Le secret professionnel s'applique pleinement.
Ce qui n'est pas le rôle du psychologue
- Vous faire la morale
- Vous interroger sur les détails de l'infraction
- Vous demander si vous regrettez (vous n'avez aucune obligation de « regretter » pour réussir)
- Vous évaluer en tant que personne morale
- Comparer votre cas à celui d'autres patients
J'ai vu des conducteurs effondrés à l'idée du test, et j'ai vu ces mêmes conducteurs ressortir du cabinet en disant : « Je m'attendais à pire ». - Observation en cabinet
Pas parce que le psychologue aurait été particulièrement gentil, mais parce qu'ils s'attendaient à un tribunal et qu'ils ont trouvé un cabinet médical.
03Le secret professionnel : ce qui reste entre nous
C'est une autre crainte fréquente que je veux lever : « Et si le psychologue dit à la préfecture ce que je lui ai confié pendant l'entretien ? ». Le secret professionnel des psychologues est protégé par le Code de Déontologie et par la Loi .
Ce qui est transmis au médecin agréé
- L'avis final (favorable, favorable avec restriction, défavorable)
- Les éléments cognitifs mesurés (résultats des tests informatisés)
- Les observations cliniques pertinentes pour l'évaluation de l'aptitude croisées avec les données issus des tests
Ce qui n'est PAS transmis
- Le détail de votre récit personnel
- Les confidences sur votre vie privée, familiale, professionnelle
- Les pensées ou émotions que vous avez exprimées si elles ne sont pas pertinentes pour l'aptitude à conduire
- Tout ce qui sortirait du strict cadre de l'évaluation
Si vous dites pendant l'entretien que votre couple traverse une crise ou que vous avez peur de votre employeurrien de tout cela ne figure dans le compte-rendu. Vous pouvez être honnête sans craindre que cela ne se retourne contre vous.
04Ce qui se passe vraiment au cabinet
Pour démystifier complètement le moment, voici ce qui se passe concrètement quand vous franchissez la porte du cabinet.
À aucun moment de cette séquence vous ne serez mis dans l'embarras. À aucun moment on ne vous demandera de « vous excuser » ou de « regretter ». Vous êtes traité comme un adulte qui réalise une démarche pour récupérer un droit.
05Si la honte vous empêche d'agir
Pour certains, la honte ne se contente pas d'être désagréable : elle devient bloquante. Vous repoussez la prise de RDV, vous annulez à la dernière minute, vous ne parvenez pas à parler de cette démarche à vos proches, vous accumulez les semaines en restant chez vous.
Si c'est votre cas, voici quelques pistes concrètes :
Demandez à un proche de prendre le RDV pour vous
Cela peut sembler enfantin, mais c'est fréquent. Beaucoup de patients me disent que c'est leur conjoint(e) qui a appelé, qui a trouvé le cabinet, qui a confirmé l'horaire. C'est totalement valide. Vous n'avez pas à tout porter seul.
Demandez à être accompagné le jour du RDV
Un proche peut venir avec vous jusqu'à la salle d'attente et attendre la fin des résultats dans la salle d'attente. Ne pas être seul soulage énormément.
Parlez-en à votre médecin traitant
Si la honte s'accompagne d'un repli général (vous sortez moins, vous dormez mal, vous évitez vos amis), c'est peut-être qu'un soutien psychologique léger pendant cette période vous aiderait. Quelques séances avant le test peuvent transformer la situation.
Lisez les avis des autres patients
Sur Doctolib ou Google, les retours d'expérience d'autres conducteurs sont souvent rassurants. Vous y verrez des phrases comme : « Je redoutais ce moment pour rien », « J'ai été reçu sans jugement ». Ce n'est pas du marketing : c'est le quotidien réel des cabinets sérieux.
Appelez le cabinet avant pour poser vos questions
Si quelque chose vous angoisse particulièrement (la durée de l'entretien, le contenu des questions, le déroulé technique), un appel téléphonique de 5 minutes avec moi peut tout changer. Personne ne vous jugera de poser ces questions.
06Une chose que j'aimerais vous dire
Beaucoup de patients me disent, à la fin du test : « Merci de ne pas m'avoir jugé ». Cette phrase me touche toujours. Parce qu'elle révèle à quel point ils s'attendaient à être jugés. Et donc à quel point la société les a déjà jugés avant qu'ils n'arrivent au cabinet.
07Et après le test ?
J'ai observé un phénomène intéressant chez beaucoup de mes patients. Avant le test, ils sont paralysés par la honte. Après, ils ressortent avec un sentiment très différent : un soulagement immense, suivi d'une légèreté qu'ils n'avaient pas ressentie depuis le début de leur procédure.
Ce phénomène a une explication simple : la honte se nourrit de l'inconnu et de l'évitement. Une fois que vous avez franchi la porte, que vous avez parlé, que vous avez fait les exercices, que vous avez été reçu humainement, la honte n'a plus de carburant. Elle s'estompe.
Beaucoup me disent même : « Je vais en parler plus librement à mes proches maintenant ». Pas parce qu'ils sont fiers de leur infraction, mais parce qu'ils ont prouvé, à eux-mêmes en premier, qu'ils étaient capables d'aller au bout de la démarche. - Observation en cabinet
C'est probablement la chose la plus importante à retenir : ce moment que vous redoutez tant pourrait bien être le début de la suite, plutôt que le sommet de la difficulté.
08La suite : passer à l'action
Si la honte vous a paralysé jusqu'ici, voici les 3 actions à enclencher dans les jours qui viennent :
- Choisir un cabinet humain plutôt qu'une grande chaîne. Lisez les avis, regardez les photos, voyez si l'approche vous parle. Vous serez plus à l'aise dans un cabinet à taille humaine que dans un centre industriel.
- Prendre RDV maintenant, sans attendre de « vous sentir prêt ». La sensation d'être prêt arrive rarement avant l'action. C'est l'inverse : c'est l'action qui produit la sensation.
- Ne pas y aller seul si possible. Un proche dans la salle d'attente peut faire une vraie différence.